La question de la flotte de la mer Noire

La récente victoire électorale de Ianoukovitch semble devoir remettre de la chaleur dans les relations Russo-Ukrainiennes après un peu moins de 5 ans de grand froid.

La question du bail de Sebastopol a provoqué des bagarres parmi les députés au Parlement ukrainien.

Au cœur de l’affaire, la Russie a finalement conforté durablement sa position en mer Noire à travers l’accord sur sa base de Sébastopol, et elle s’est servie pour cela du facteur énergétique comme moyen stratégique significatif. »

Le nouveau président ukrainien a rallongé jusqu’à 2042 le bail de Sebastopol contre une baisse du prix du gaz. En vertu des accords signés le 21 avril 2010, à Kharkiv, entre les présidents russe, Dmitri Medvedev, et ukrainien, Viktor Ianoukovitch, le prix du bail de la base navale de Sébastopol concédé à la Flotte russe de la mer Noire atteint des sommets. L’Ukraine accorde une prolongation de vingt-cinq ans du bail, qui devait venir à échéance en 2017, en échange de tarifs préférentiels de fourniture de gaz russe (réduction du prix de 30 %).

Cette utilisation de l’énergie dans des négociations diplomatiques doit alerter l’Europe.

Cette question ukrainienne dépasse les frontières du pays et conditionne la stabilité de l’approvisionnement en énergie de l’Europe.

Bien que l’on puisse imaginer que comme beaucoup d’autres accords que la Russie a signé ces dernières années avec ses voisins, celui-ci ne soit qu’éphémère et remis en cause dès les prochaines élections ukrainiennes.

De plus il est difficilement imaginable que l’Ukraine intègre l’OTAN avec une flotte russe stationnée sur son territoire.

D’ailleurs il semblerait que cette intégration soit renvoyée aux calendes grecques, le pouvoir ukrainien semblant favoriser plutôt un rapprochement avec Bruxelles, moins problématique.

En effet, lors d’un entretien avec des médias ukrainiens en mai 2010, le président Dmitri Medvedev a estimé que le développement par Kiev de ses rapports avec Moscou ne ferait pas obstacle aux aspirations européennes de l’Ukraine.

« Tout choix doit être raisonnable. Nous participons tous à l’intégration européenne. Les échanges de la Fédération de Russie avec l’Union européenne se montent à 250 milliards de dollars par un, notre intégration avec l’Europe est donc très étroite. Si vous estimez que cela (appartenir à l’UE) est intéressant pour vous (…), c’est normal », a conclu M.Medvedev.

L’importance stratégique de la flotte de la mer Noire doit être soulignée, lors de la guerre en Géorgie, la flotte géorgienne fut détruite en quelques jours et le blocus sur ses côtes fut implacable.

A l’époque soviétique, la Flotte de la mer Noire, dotée de missiles nucléaires, agissait dans la direction Sud-Ouest de la coalition des alliés de l’organisation du Traité de Varsovie. Son activité a exercé une influence substantielle sur la situation en Méditerranée et au Proche-Orient.

La Flotte russe de la mer Noire surpasse aujourd’hui toutes les flottes des pays riverains de la mer Noire réunies, sauf celle de la Turquie. Des unités des forces armées des Etats-Unis sont déjà stationnées en Bulgarie et en Roumanie. Ces Etats sont déjà membres de l’OTAN. La Géorgie rêve d’adhérer à l’Alliance. L’Ukraine du président Viktor Iouchtchenko recherchait également l’adhésion de son pays à l’OTAN. En ce qui concerne la Turquie, ses forces navales dépassent déjà notre Flotte de la mer Noire à bien des égards. La Turquie qui est depuis longtemps membre de l’OTAN fait la loi dans les détroits. Des escadres de navires et de sous-marins peuvent entrer à tout instant dans la mer Noire : aussi bien celles de la Turquie, que celles de ses alliés au sein du bloc. A l’époque de l’URSS, les Etats-Unis formaient en Turquie des spécialistes pour la guerre contre l’URSS. A présent, la Turquie possède l’une des flottes les plus modernes, ses marins sont parfaitement entraînés.

Le groupe de coopération navale regroupant six Etats riverains de la mer Noire (Bulgarie, Géorgie, Russie, Roumanie, Turquie, Ukraine) a été créé en 1998 sur proposition de la Turquie. Il a pour vocation de lancer en commun des opérations de recherche et de sauvetage, de repêcher des mines et d’effectuer des visites de bonne volonté, ce qui constitue un tableau extérieur favorable pour la Russie, qui ainsi ne se retrouve pas isolée. Cependant, la plupart de ces exercices simulent l’invasion d’un petit pays par un grand pays, on peut donc arriver à la conclusion que ceux-ci visent en fait la Russie.

Dans la région de la mer Noire, la Russie ne compte donc que deux alliés fiables : son gaz et sa flotte. Le premier maintenant en place la seconde.

De plus la persistance de cette basse russe sur un territoire ukrainien où l’on parle à plus de 60% russe peut inquiéter Kiev pour son intégrité territoriale. Rappelons que peu de temps après l’indépendance, Moscou avait souhaité revenir sur le don que Nikita Krouchtchev (d’origine ukrainienne) avait fait à l’Ukraine en 1954, la Crimée fut alors donnée à la république socialiste d’Ukraine à l’occasion du tricentenaire de la signature des accords de Pereiaslav (unification de l’Ukraine cosaque et de la Russie). S’en était suivie une crise diplomatique entre les deux États et finalement Moscou avait renoncé.

Cependant, le commandement de la base navale et les organisations russes contrôlent la ville, dominant le commerce et la vie culturelle. En effet, le transfert de Sébastopol à l’Ukraine n’a jamais vraiment été accepté par la société russe (ainsi que certains hommes d’État), considérant le transfert comme temporaire. Les autorités moscovites, sous la gouvernance du maire Loujkov continuent à sponsoriser le tissu social pro-russe, ainsi que l’éducation (écoles, universités) et les activités culturelles de Sébastopol (particulièrement celles en faveur des employés de la Marine russe et de leurs familles). Ces activités dénotent une certaine indépendance vis-à-vis du reste de l’Ukraine. Les autorités ukrainiennes contrôlent les activités formelles telles que les impôts et la police.

Dans un cadre plus large, la Russie voie les pays de la CEI rejoindre progressivement les rangs de l’Union Européenne et de l’OTAN. La Russie le perçoit comme une provocation et comme une volonté de nuire à son pré carré d’influence historique. Les crises du gaz ou le bouclier anti missile sont d’autres manifestations de cet antagonisme rampant.

Cependant depuis quelques mois, les tensions avec l’UE et avec l’OTAN semblent s’être dissipées. Après la disparition tragique du président polonais, les relations entre Varsovie et Moscou sont aux beaux fixes, la Russie coopère avec la Turquie, les Etats-Unis ont décidé d’inclure la Fédération dans le projet de bouclier anti-missile

Ainsi le contexte pour la région semble se détendre et dans le même temps la Russie y conserve ses bases, contient l’avancée de l’OTAN mais en contrepartie, ne peut pas refuser l’élargissement de l’UE.

Il semblerait que celle ci l’ait d’ailleurs bien compris puisque dans le cadre de sa politique de voisinage, elle vient d’annoncer, le 2 juillet 2010, d’engager 85 millions € supplémentaires en faveur de la Facilité d’investissement pour le voisinage (FIV) pour l’année 2010. « Cette contribution créera un effet de levier permettant aux pays voisins partenaires d’obtenir des montants supérieurs pour financer des projets d’investissement essentiels dans des domaines clés tels que l’énergie, le transport, l’environnement, ainsi que dans le secteur social (en faveur de projets relatifs, entre autres, à la construction d’écoles et d’hôpitaux). »

Bien sur, cet argent n’ira pas seulement aux pays riverains de la mer Noire, mais aussi au pays du sud de la méditerranée. Comme on le voit, l’argent servira surtout au développement de projet énergétique.

Car l’UE reste prudente, une flotte russe en mer Noire pouvant à tout moment couper les réseaux d’approvisionnement d’énergie de l’Union, elle pluralise donc ses investissements dans toute sa périphérie pour ne pas être dépendante des seuls oléoducs et gazoducs de la mer Noire.

Ludwig ROGER

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Classé dans Mer Noire, Ukraine

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