Le jeu de la Turquie dans l’espace mer Noire

Le refroidissement des relations Turco-arménienne de ces derniers jours à cause d’un vote négatif de la chambre arménienne sur le traité de normalisation entre les deux pays, ne doit pas cacher l’influence et le poids qu’a acquis la Turquie dans la région depuis la chute de l’Union soviétique. A tel point que certains politiques turcs, exaspéraient par les tergiversations européennes prônent le rapprochement de la Turquie avec ses voisins de l’Est et même du nord.

Les bases d’un telle politique vis-à-vis des NEI turcophones d’Asie centrale avaient déjà été posées par Atatürk. Ainsi on retrouve celles-ci dans cette déclaration qu’il a faite le 29 octobre 1933 :

« Aujourd’hui, l’URSS est notre ami, voisin, allié. Nous avons besoin de cette amitié et de cette bonne entente. Personne ne peut prédire dés aujourd’hui ce qu’il en sera demain. Cet Empire peut se disloquer comme l’Empire Ottoman, l’Empire austro-hongrois : les États qu’il tient aujourd’hui en main peuvent lui échapper. […] Cet Empire Russe tient en main des frères à nous avec lesquels nous avons en commun une langue et une croyance. […] Nous ne pouvons attendre qu’eux, « les Turcs de l’extérieur » se rapprochent de nous. Nous devons nous rapprocher d’eux[1]».

L’implosion de l’URSS le 8 décembre 1991 engendra un vide que certains pays voudraient bien combler à leur profit. Elle a en particulier ouvert à l’État turc un espace d’extension dans les pays turcophones du Caucase et de l’Asie centrale : Azerbaïdjan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Kazakhstan. Le 1er septembre 1991, devant la Grande Assemblée turque, le président Turgut Ozal appela ses concitoyens à ne pas « manquer cette chance qui se présente pour la première fois depuis 400 ans[2]». Une stratégie d’expansion culturelle fut immédiatement mise en œuvre par l’État turc afin de « s’affirmer comme une puissance clef du système eurasiatique[3] ». Toutefois, l’enjeu géostratégique que représente le nouveau système régional et la convoitise qu’il éveille parmi les grandes puissances de la région imposent à la Turquie d’avancer prudemment dans la réorientation de sa nouvelle politique. En effet cette zone est traversée par de fortes instabilités et par la présence de plusieurs pays détenteur de l’arme nucléaire ou soupçonnés de l’avoir. Les responsables turcs doivent en particulier tenir compte de la concurrence que lui opposent ses principales rivales russe, iranienne, chinoise et pakistanaise, elles aussi résolues à prendre la place de l’ex-URSS dans la région. Dans ces conditions, la politique culturelle apparaît comme l’alternative la plus fonctionnelle : elle permet de renforcer les liens stratégiques avec les États turcophones sans risquer d’inquiéter directement les rivales régionales et créer des possibles escalades de violence. Les dirigeants turcs estiment que « l’esprit de coopération » dont s’accompagne la politique culturelle est sans doute le moyen le plus efficace d’étendre l’influence turque de façon durable sur l’aire turcophone[4]. Toutes ces considérations aboutissent très vite à la certitude que le choix de l’expansion culturelle est un choix judicieux et que la Turquie a tout intérêt à jouer la carte de l’impérialisme soft.

En octobre 1992, à l’initiative d’Ankara, a été créée l’organisation des États turcophones. Y ont adhéré la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizstan. L’agence de coopération culturelle turcophone ; « TURSOY », crée dès le début des années 1990, a pour objectif « d’accroître les relations culturelles entres les pays et les communautés turcophones (…) pour maintenir une unité de langue et de culture (…) afin de créer des solidarités entre ces pays[5]».

Ankara dès la chute de l’URSS entreprend donc une réorientation majeure de sa politique étrangère en donnant une priorité nouvelle au développement des liens avec les « républiques sœurs. » Mais les républiques d’Asie centrale dominées par leurs propres intérêts montrent en fait peu d’empressement pour adhérer au panturquisme, tout en acceptant ces « cadeaux ». Par contre, « derrière l’évanescence de ses fantasmes pantouraniens, la Turquie malgré la relative modestie de ses moyens face aux besoins spécifiques énormes du reste du monde turcophone, est parvenue, ces années-ci, à affirmer dans celui-ci une présence multiforme bien réelle et à y acquérir une influence avec laquelle les autres pays qui prétendent jouer également un rôle en Asie centrale, doivent compter[6]».

De manière plus concrète, la Turquie fait figure de géant économique pour toute les Républiques issues de l’éclatement de l’Empire soviétique, ainsi 42% des importations géorgiennes, 15 % des importations arméniennes et 8 % des importations ukrainiennes proviennent de Turquie[7].

En 2005 s’est ouvert le pipe-line Bakou-Tbilissi-Ceyhan, il met fin au monopole russe sur le transit du pétrole dans cette région. Il ne passe pas par l’Arménie avec qui la Turquie entretient des relations difficile puisque la frontière entre ces deux pays s’est à peine entre-ouverte.

Ainsi le pipe-line débouchant à Ceyhan ouvrirait une véritable  voix de pénétration pour la Turquie dans ses régions et il rejoindrait un autre pipe-line  qui achemine le pétrole Irakien de Kirkouk et transformerait ce port turc en l’un des principaux pôles pétroliers du monde[8]. Il faut savoir que la Turquie est l’une des pièces maitresses des États Unis dans sa lutte contre l’influence Russe sur les NEI. Elle est un point d’appui fiable pour la sauvegarde et la sécurité de l’acheminement énergétique dans la région. Cette situation d’ailleurs arrange les affaires de l’État turc. Par exemple lors de la crise boursière turque en 2000, les États-Unis font en sorte que la Turquie puisse avoir droit rapidement à des prêts du Fond Monétaire International et de la Banque mondiale à hauteur de 10 milliards de dollars[9]. La Turquie et les Etats-Unis ont un objectif commun : celui de jeter un pont entre l’Occident et le Caucase pour contenir la poussée russe, notamment en conservant le « verrou » du détroit du Bosphore. Washington souhaite également maîtriser certaines « turbulences » iraniennes, irakiennes et syriennes, avec l’aide de la Turquie. En échange, les autorités américaines appuient la candidature turque à l’UE.

La Turquie est aussi au cœur des institutions régionales déjà existantes, ainsi la Communauté Economique de la Mer Noire, instaurée par la déclaration du Bosphore du 25 juin 1992, a pour objectifs généraux de promouvoir la coopération économique pour éviter les conflits et d’intégrer les participants à l’économie mondiale[10]. La CEMN regroupe onze États[11].

La CEMN est née de l’idée de faire la mer Noire une zone de paix de stabilité et de prospérité reposant sur des démocraties pluralistes, la primauté des droits de l’homme, le respect de la loi et l’économie de marché. L’intention de la Turquie, lorsqu’elle a pris l’initiative de mettre en place cette coopération, était de parvenir à cet objectif par le développement et la diversification des relations économique régionales dans un contexte multilatéral.

Initiatrice incontestable du projet, la Turquie a été considérée, depuis 1989, comme une puissance régionale. La « dévalorisation » stratégique dont elle a paru faire l’objet à la fin de la décennie 1980, une fois le bloc de l’Est disparu, était « compensée » par les nouvelles perspectives ouvertes pour la diplomatie d’Ankara, à la suite des évolutions observées au Caucase et en Asie centrale, où vivent des communautés turcophones ayant des liens naturels avec la Turquie.

C’est au début des années 90 que l’idée d’une “communauté” de la mer Noire fut lancée par l’ancien ambassadeur de Turquie aux Etats unis, Sukru Elekdag. Puis le président de la république de Turquie, Turgut Ozal, entreprit de le concrétiser sur le plan politique, et en novembre et décembre 1990, le ministre turc des affaires étrangères organisait une première série de réunions pour définir le programme de coopération. La réalisation proprement dite allait être engagée avec la rencontre d’Ankara, du 19 au 21 décembre 1990, de représentant de la Turquie, de l’ex-URSS et de certaines de ses républiques (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Moldavie, Ukraine), de la Roumanie et de la Bulgarie. Cette première réunion devait confirmer l’existence d’une volonté politique parmi les pays de la région, et mettre en relief l’importance du projet pour la coopération économique régionale.

Stimuler la coopération économique pour contribuer plus généralement au renforcement de la stabilité politique dans la région mer Noire, tel est le principal objectif du BSCEP.

Cet avenir dépendra en grande partie de la Turquie, dont on ne sait si elle se servira du BSCEP pour ses propres desseins politique dans la région et en Asie centrale. Plusieurs facteurs expliquent son rôle dans ce projet et l’intérêt qu’elle lui porte. Tout d’abord sa situation de chef de file facilite manifestement ses initiatives politiques à l’égard des toutes jeunes républiques turcophones d’Asie centrale. De plus, pour certains hommes politiques occidentaux ou turc, la Turquie est amené à devenir une locomotive économique dans la région, acheminant technologie et capitaux occidentaux vers les anciens pays de l’Est, et en tirant au passage de substantiels profits, visions que résume bien cette formule : « la Turquie sera au république d’Asie centrale ce que l’Allemagne est à l’Europe. »[12]

Ainsi même si « la Turquie se trouve dans une situation géostratégique telle qu’elle peut difficilement arrêter des choix diplomatiques définitifs, puisqu’elle est partagée entre les tropismes orientaux, les convoitises vers le monde musulman, l’entente avec les républiques slaves et l’appartenance pleine et entière à l’Europe[13] », elle pourrait être amenée, à force de rester à la porte de l’Europe à redéployer sa politique étrangère vers cette région, la question étant de savoir si cela se fera réellement au détriment de l’Union européenne ou, cette dernière étant devenue trop incontournable dans la région, comme un part d’une « plus grande Europe » ?

Ludwig ROGER


[1] Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l’Union européenne, préface de Maurice Catin, L’Harmattan, Collection Histoire et perspectives Méditerranéennes, 2001, page 40

[2] Pierre Cyril Cyrus Teymour Pahlavi, La Turquie à la recherche des éléments fédérateurs de l’identité panturque : le contexte et les causes, http://www.diploweb.com, janvier 2003

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Pierre Biames, Pour l’empire du monde. Les Américains aux frontières de la Russie et de la Chine, éditions Ellipses, 2003 dans Ibid.

[7] Ibid., page 111

[8] Ibid.

[9] Pierre Biarnès, Pour l’empire du monde. Les Américains aux frontières de la Russie et de la Chine, éditions Ellipses, 2003. dans Pourquoi les Etats-Unis soutiennent-ils l’intégration de la Turquie à l’Union européenne ? par Jules Mardirossian, dans http://www.diploweb.com

[10] Article 7 et 8 de la déclaration du Bosphore, Semih VANER  La zone de coopération économique de la mer Noire, Courrier des Pays de l’Est, 1997, n°423, p.24 à 29 dans Gwénaëlle LE GUILLOU, L’Union Européenne et la Turquie, publication du centre de recherche Européenne Université Rennes I, édition Apogée, 1999, page 111

[11] Turquie, Russie, Ukraine, Moldavie, Azerbaïdjan, Arménie, Roumanie, Grèce et Albanie. L’Autriche, l’Egypte, Israël, l’Italie, la Slovaquie et la Tunisie ont un statut d’observateur.

[12] Omer Faruk Gençkaya, Le projet de coopération économique de la mer Noire: un défi régional pour l’intégration européenne, RISS, Novembre 1993

[13] Gwénaëlle LE GUILLOU, L’Union Européenne et la Turquie, publication du centre de recherche Européenne Université Rennes I, édition Apogée, 1999, page 106

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